09-06-2008

INTERVIEW

L’exercice du journalisme au Cameroun n’est pas chose facile dans une société marquée encore cruellement par beaucoup d’entraves à la liberté de presse. Pour mesurer les difficultés d’exercer le plus beau métier du monde dans ce pays où la démocratie tarde à devenir réalité, nous sommes allés à la rencontre de M. Emmanuel Savio Amakembé

Ekouli, président de l’Association des Jeunes Journalistes du Cameroun (AJJC).

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M. Ekouli, veuillez bien nous présenter votre association, les motivations de sa création et l’intérêt pour elle de défendre la liberté de presse en Afrique et en particulier au Cameroun.

Notre association est née à la suite de deux constats majeurs. Le premier est celui d’un manque de formations adéquates chez certains journalistes camerounais en particulier et africains en général. Bien même quand ils sont formés, ils leur manque souvent le recyclage nécessaire pour s’adapter à la nouvelle donne médiatique qu’offre les nouvelles technologies de l’information et de la communication. L’autre constat que nous avions fait était celui du problème de la liberté d’expression. Les exigences du métier font parfois que lorsque vous êtes un journaliste qui a été bien formé et qui a le souci d’informer le public, vous êtes très souvent pris à partie par les fossoyeurs de la liberté de la presse.

L’exercice du journalisme au Cameroun fait face à de multiples pesanteurs de la part du pouvoir en place qui veut contrôler la presse. Pour cette raison, la liberté de presse n’est pas pleinement assurée. Qu’en dites-vous?

Je suis parfaitement d’accord avec vous. La preuve vient une fois de plus d’être donnée avec les émeutes de février. Un exemple, comment comprendre que pendant la grève des transporteurs qui a dégénéré en une revendication populaire, le ministre de la Communication ait convoqué tous les directeurs de publications pour leur donner une conduite à tenir dans le traitement de l’information. Pire encore, on assiste carrément à un déferlement à l’endroit des journalistes depuis quelques temps : des arrestations, mieux des enlèvements de journalistes par-ci, des confiscations de leur matériel, par-là. Avant cela, il y a eu la fermeture de stations de radio ou de télévision privées. C’est le cas d’Equinoxe TV, par exemple. Des actes qui n’honorent pas notre pays et qui constituent une entorse grave à la liberté d’expression. Travailler dans ces conditions n’est pas facile. La liberté d’expression se limite pour l’instant à la multiplicité des titres sur le marché. C’est encore là un tout autre débat.

Nombreux sont les journalistes au Cameroun qui ont été l’objet de menaces. Certains ont préféré pour leur sécurité prendre le chemin difficile de l’exil. Les émeutes de ces derniers jours au Cameroun qui ont fait plusieurs dizaines de morts ont prouvé encore une fois la difficulté pour les journalistes d’exercer librement leur métier. Certains ont été menacés, arrêtés d’autres, à l’exemple du directeur de la publication du journal La Nouvelle Presse ont été enlevés par des personnes proches du ministère de la Défense. Pourriez-vous nous en dire plus sur le chemin de croix des hommes de médias camerounais?

Être journaliste au Cameroun demande beaucoup de courage. Vous faites bien d’évoquer le cas du directeur de La Nouvelle Presse. C’est tout simplement regrettable. Imaginer un journaliste qui est arrêté et détenu dans un lieu tenu secret. Ni son épouse, ni ses enfants ne sont autorisés à lui rendre visite. Le plus grave c’est qu’il est soumis à des méthodes de torture relevant des films policiers. Il n’est pas le seul à avoir subi ces derniers temps de tels sévices au Cameroun. Nous avons d’ailleurs, en ce qui concerne notre association, publié un communiqué mettant en garde le gouvernement camerounais contre de telles exactions perpétrées à l’endroit des hommes de médias. J’espère qu’à la suite de cette entrevue, je ne serai pas enlevé car il faut envisager sérieusement cette possibilité. Vous savez que l’information véhiculée à l’autre bout du monde peut être lue au Cameroun par les agents de renseignement au Cameroun ou auprès de nos missions diplomatiques qui veulent tout savoir sur les informations au sujet du pays. Je ne vous apprends rien, vous êtes journaliste originaire du Cameroun et vous savez autant que moi voire davantage encore, le chemin de croix des journalistes de notre pays qui veulent exercer librement ce métier.

Le musicien engagé et défenseur de la presse au Cameroun, Joe La Conscience, lauréat du concours Mützig de la chanson pour son titre Libérez la presse a été emprisonné au pénitencier de Kodengui pour avoir tenté de faire la grève de la faim pendant plusieurs jours suite aux menaces sur les Hommes de médias pendant la période récente des émeutes en face de l’ambassade des États-Unis à Yaoundé, ambassade située non loin du Palais Présidentiel d’Étoudi. Comment expliquez-vous cette violation flagrante des droits de la personne et cette volonté d’étouffer toute velléité de protestation au Cameroun?

Nous nous rendons tout simplement compte que le Cameroun est en train de replonger dans la dérive des États totalitaires. Le semblant de liberté d’expression dont nous jouissions est en train de foutre le camp. J’attends avec impatience de voir le classement de Reporters sans frontières sur les entraves à la liberté de presse dans le monde et le classement qu’occupera le Cameroun. C’est sûr et il n’y a aucun doute, notre pays perdra quelques points et se retrouvera parmi les derniers du monde.

Le journaliste camerounais exilé en France, M. Thomas Hirené Atenga, a même consacré son sujet de thèse de doctorat en sciences politiques (soutenu le 17 mars 2004 au Centre d’études africaines de l’université de Paris I Panthéon Sorbonne), sur le thème: Contrôle de la parole et conservation du pouvoir, Analyse de la répression de la presse écrite au Cameroun et au Gabon depuis 1990. Il existe évidemment une corrélation étroite entre le contrôle de la parole des journalistes, aussi bien dans l’audiovisuel qu’en presse écrite, par les hommes au pouvoir dans ces deux pays et leur volonté de conserver aussi longtemps que possible leur poste de Chef d’État. Est-ce que vous pouvez nous présenter les similitudes entre le régime de Paul Biya au Cameroun et celui de Omar Bongo Ondimba au Gabon?

Des similitudes, on peut en dénombrer plusieurs. D’abord leur longévité au pouvoir. C’est vrai que les 26 ans de pouvoir du président camerounais, Paul Biya, comparativement aux 43 ans d’Omar Bongo, peuvent paraître petits. Mais ce serait très vite oublier que s’il y avait eu, dans l’un ou l’autre cas, des élections démocratiques et transparentes, je ne suis pas certains qu’ils y seraient restés aussi longtemps au pouvoir. Observez la crise actuelle entre le Gabon et le France. Le pouvoir de Bongo n’a pas digéré qu’on ait diffusé un documentaire télé en France qui évoquait la fortune immobilière de ce dernier. L’erreur que ce dernier commet c’est qu’il croit que la presse en France est contrôlée comme chez lui au Gabon. Au lieu que ces chefs d’État développent la bonne gouvernance, ils passent la majeure partie de leur temps à piller leur propre État et quand la presse veut avoir un droit de regard, ils se croient obligés de la mutiler.

Les journaux camerounais, pour la plupart, ne sont pas de véritables entreprises de presse. Cette situation a comme effet immédiat sur la majorité des historiens de l’instant, la précarité de leurs conditions de vie. Au lieu de vivre de leur métier, à cause des salaires très inconfortables, ils vivotent. Cette situation fragilise certains hommes de médias et les expose à la corruption, à l’appât de ce qu’on appelle localement, le Gombo ou le pot-de-vin. Comment remédier à cet état des choses et pensez-vous que le gouvernement en place a le souci de résoudre ce problème?

Je pense pour ma part que le gouvernement camerounais ne fait rien pour que cet état de chose change. Voyez-vous, aucune autocratie ou alors oligarchie au monde n’aimerait avoir une presse forte et organisée sur son territoire. C’est un peu cela. La presse camerounaise est l’une des plus mal loties de toute l’Afrique francophone voire de tout le continent noir. Aucun groupe de presse véritable n’existe dans ce pays. D’ailleurs, la loi de 1990 sur la communication sociale interdit l’apport des capitaux étrangers dans ce secteur. Vous comprenez alors que le régime Biya au pouvoir avait dès le début mis des barrières pour le développement de la presse au Cameroun. La convention collective des journalistes, tant attendue de ceux-ci n’a toujours pas été signée par le gouvernement. Ceux des journalistes qui avaient vu en elle une porte de salut, commence déjà à désespérer de la voir un jour rentrer en application. Pour la énième fois, sa signature vient d’être reportée. C’est normal que certains journalistes au Cameroun soient tentés par la pratique du gombo ou pot-de-vin. Imaginez un contexte où la plupart des journalistes de la presse privée ne bénéficient d’aucun salaire à la fin du mois, exception faite d’une poignée de pédagogues de la masse de la presse privée et de ceux des médias d’État. Et souvent quand ils peuvent avoir droit à un salaire, celui-ci tourne autour de 40 à 100 000 Fcfa soit environ 100 à 250 dollars canadiens. Quand on sait toutes les contraintes que ce métier exige, la suite, vous pouvez vous-même l’imaginer. Alors, pour remédier à cette situation, l’État doit sortir les grands moyens. La première mesure à prendre est de faire comme le Président Sarkozy en France, de supprimer la publicité sur les médias publics. Ces médias sont les seuls à bénéficier de la redevance audiovisuelle, cet impôt que payent tous les Camerounais. Le marché de la publicité est très minime et trop souvent c’est encore les médias publics qui s’en accaparent. Autre chose, le montant de l’aide à la communication tous secteurs confondus vient seulement de passer à 250 millions de Fcfa ce qui équivaut à moins de 600 000 dollars CAN. Il était, il y a moins de temps encore de 150 millions. Il y a au Cameroun plus de 250 titres, si vous ajoutez à cela, les radios et les télévisions, plus la presse électronique, vous voyez que si chacun doit en bénéficier, chaque organe d’information peut obtenir au plus 500 000 Fcfa, soit à peine un peu plus de 1000 dollars CAN. C’est vraiment honteux pour un pays comme le Cameroun. Au Gabon par exemple, l’aide aux médias s’élève à un milliard de Fcfa, soit environ 2,5 millions de dollars canadien pour moins de 50 titres.

Le journaliste nigérien Moussa Kaka, correspondant de RFI au Niger est emprisonné depuis plusieurs mois parce qu’il a voulu faire librement son travail de journaliste et est accusé de complicité avec la rébellion touareg. L’AJJC défend les intérêts d’une manière générale des journalistes africains. Qu’avez-vous fait jusqu’ici pour ce confrère ?

Dès la semaine qui avait suivi son arrestation, nous avions publié une lettre dans laquelle nous nous insurgions contre de tels actes qui ne sont pas de nature à améliorer l’image de l’Afrique. À titre de président de l’Association des jeunes journalistes du Cameroun (AJJC), j’avais écrit aux autorités nigériennes, plus précisément au Président de la République pour leur demander la libération immédiate et sans condition de ce confrère. J’ai également signé les pétitions ouvertes à cet effet sur les sites de Radio France Internationale et Reporters Sans Frontières. Malheureusement, en Afrique plus qu’ailleurs, les habitudes ont la peau dure. Le gouvernement nigérien est resté sourd jusqu’ici à ces appels. Nous ne désarmons pas et espérons qu’il ne franchira pas le cap fatidique de 200 jours en prison. La lutte pour les droits de la personne sera toujours parmi nos objectifs prioritaires aussi bien pour les journalistes que pour toute personne. En effet, notre association est invitée au 3 ième forum mondial des droits de l’Homme du 30 juin au 3 juillet prochain à Nantes en France. Je vais en profiter certainement pour plaider la cause du journaliste Moussa Kaka, de nombreux journalistes exilés notamment du Cameroun et des dérives anti-démocratiques de plusieurs régimes au pouvoir en Afrique.

Quels sont les initiatives présentes et futures de votre association et le partenariat avec d’autres associations de journalistes du monde est-il aussi un objectif prioritaire au sein de l’AJJC?

Nous sommes une jeune association qui regroupe des journalistes dont l’âge varie de 21 à 40 ans, mais nous nourrissons beaucoup d’ambitions. La première est de favoriser une plus grande fluidité de l’information dans le strict respect des règles déontologiques et d’éthique. Aussi, nous voulons contribuer au rassemblement de tous les acteurs de l’information camerounaise en vue de favoriser entre eux le partage d’expériences, la réflexion et l’action en la matière. D’autre part, l’AJJC voudrait encourager le dialogue des communautés camerounaises, africaines et des différentes diasporas entre elles et avec les autres communautés du monde. Nous défendons les droits des jeunes journalistes camerounais et africains partout où ceux-ci sont violés. Nous soutenons dans la limite de nos moyens et si la gravité de la situation l’impose, l’effort de modernisation des médias camerounais à travers la collecte de fonds en vue de l’acquisition de matériel, de la formation et du perfectionnement des jeunes journalistes camerounais et africains. Ceci nous l’espérons, se traduira notamment par la conclusion d’accords de partenariat avec des écoles de journalisme du monde et des organismes qui oeuvrent dans la modernisation de la presse et le recyclage des historiens de l’instant dans les pays pauvres surtout sur le continent africain. Car nous souhaitons, au-delà de la défense des journalistes et de l’appui à la modernisation des médias camerounais, créer entre ces derniers et les journalistes du monde, sans oublier les écoles de journalisme locales et étrangères et bien sûr des organismes, une synergie qui favorisera l’émergence d’une nouvelle génération de professionnels des médias au Cameroun et en Afrique. Nous avons aussi initié un club de la presse dont l’objectif est de mettre à chaque fois face aux journalistes, une personnalité, notamment un ambassadeur, qui peut les entretenir sur un sujet d’un grand intérêt. Le premier diplomate qui a été face aux journalistes, c’est l’ambassadeur d’Israël qui est venu parler de la paix au Moyen Orient et surtout avec les palestiniens. Nous comptons aussi recevoir d’ici peu, l’ambassadeur d’un pays arabe comme l’Arabie Saoudite, l’Égypte ou la Libye. C’est important de le faire pour avoir les points de vue de chaque partie et équilibrer l’information. Face à de telles ambitions, il est évident que le partenariat peut être d’un appui considérable. Nous avons un site internet (www.ajjc.tk) sur lequel vous pouvez retrouver toutes nos activités. Ce portail en ligne de nos activités existe depuis quelques semaines seulement et nous demande encore de temps en temps de petits moyens financiers pour son entretien. Nous avons espoir que petit à petit et grâce à la volonté des uns et des autres et, éventuellement l’appui extérieur, nous pourrions nous doter d’un grand site à la mesure de nos ambitions et réaliser nos divers projets.

Propos recueillis depuis le Québec par Ferdinand Mayega

Publié par ekouli dans ARTICLES DE PRESSE | RSS 2.0

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